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Entretien n°3

Entretien n°3

Ensemble Lyric’Armor

Gil KETHER

Plus de vingt ans de carrière ont permis à Gil Kether de se faire apprécier et remarquer dans plus d’une centaine d’ouvrages. Sa formation générale (Art lyrique – art dramatique – musique et chant) au Conservatoire de Nîmes fut suivie d’une étude approfondie de la technique vocale avec Françoise Garner, Gérard Serkoyan, Robert Andréozzi, puis Pali Marinov.

Sa carrière l’a emmené en Suisse, en Belgique, aux Etats Unis, en Norvège, en Russie, en Angleterre, à l’île Maurice (saison 1996) et dans de nombreux théâtres en France : Paris (Opéra Bastille), Nantes, Marseille, Avignon…). Parmi la centaine d’ouvrages à son répertoire, citons des rôles tels que : Escamillo (Carmen), Méphisto (Faust), Basilio (Le Barbier de Séville), Colline (La Bohème), Le Commandeur (Don Giovanni ), Calchas (La Belle Hélène), Le Vice-Roi (La Périchole), Le Baron (La Vie Parisienne), Gaspard (Les Cloches de Corneville) Rodolf de Habsbourg (Gypsi) Popov (La Veuve Joyeuse) etc… On l’entend aussi en concert notamment à la Cathédrale de Versailles (IX Symphonie de Beethoven, Requiem de Jean Gilles, la Création…) ou sous la direction de Martin Lebel (Requiem de Mozart) ainsi qu’en récital (Espace Magne).

Parallèlement à sa carrière d’artiste lyrique, Gil Kether joue au théâtre et au cinéma en tant que comédien. En 2002, il crée avec Nicole Kuster « Lyric’Armor », association lyrique ayant pour but de promouvoir l’Opéra et l’Opérette et se tourne aussi vers la mise en scène, notamment avec "Candide à l’Opéra" et "Le Pays du Sourire".


Mon chemin dans cette carrière...


1°) Gil Kether, votre carrière lyrique est déjà bien avancée. Comment en êtes-vous arrivé à faire de l’art lyrique votre profession ? Qu’est-ce qui vous y a poussé ?
Après avoir fait du théâtre en amateur et du chant pour mon plaisir, le hasard de la vie m’a amené à chanter l’Ave Maria de Gounod pour le mariage d’un couple d’amis en 1985. Ce fut le déclanchement de ma carrière. Je devais, pour des raisons diverses, changer de cap et, sur la pression de mes amis, je suis allé auditionner à l’Opéra d’Avignon (je vivais alors dans le Gard).

A l’issue de cette audition, j’ai été engagé en tant qu’artiste des choeurs supplémentaires et j’ai eu le bonheur de commencer avec deux ouvrages majeurs du répertoire : Andréa Chénier et Le Bal Masqué. Ce fut un choc pour moi qui ne connaissais pas cet univers et j’ai été conquis. Je décidais alors de travailler sérieusement ma voix et d’essayer de faire mon chemin dans cette carrière. Ce chemin m’a permis durant plus de 25 ans maintenant de fréquenter des très grandes scènes comme celle de l’Opéra de Paris, et de nombreuses autres en France et à l’étranger, des prestigieuses aux plus modestes. N’ayant pas d’appui particulier dans ce métier, j’ai du me battre tous les ans pour trouver des engagements mais, je ne regrette rien car j’ai la chance de vivre d’une passion et, malgré les difficultés et contraintes du statut d’intermittent du spectacle, c’est quand même une grande chance d’arriver à vivre de sa passion et je continuerai, encore longtemps j’espère, à fouler les planches des théâtres.


Nous sommes victimes de certains amateurs... (...) et la législation ne nous permet plus de créer notre emploi.


2°) L’ensemble "Lyric’Armor" a vu le jour en 2003. Pouvez-vous nous en dire plus sur ses origines ? Dans quel esprit l’avez-vous créé ?
Lyric’Armor a été créée dans le but de transporter l’Art Lyrique (Opéra, Opérette), notre passion, en province, vers un public bien souvent délaissé par les organisateurs officiels. Notre premier spectacle fut Candide à l’Opéra qui mettait en scène 3 chanteurs, un comédien (le Candide) et un pianiste. Ce spectacle reçu un très bon accueil du public. Il fut suivi de nombreux concerts scénographiés et spectacles dont celui-ci, dédié à Jacques Offenbach. Je dois dire que le succès, jusqu’à ce jour, a toujours été au rendez-vous.


3°) Selon vous, quelle est la singularité de ce type d’ensemble dans votre démarche artistique ? Cela a-t-il marqué un tournant pour vous sur le plan professionnel ?
Lyric’Armor s’est engagée, depuis sa création, à ne distribuer que des spectacles de qualité représentés par des artistes professionnels, intermittents du spectacle. En effet, cela a marqué un tournant car il faut beaucoup d’énergie et de détermination pour monter et vendre des spectacles lyriques.

En outre, nous sommes victimes de certains amateurs qui, sans aucun scrupule et dans le plus grand mépris de la législation, osent vendre des spectacles et ainsi, dans la majorité des cas, offrent au public des spectacles médiocres et de surcroit, prennent la place des professionnels pour qui le travail se fait de plus en plus difficile à trouver étant donné le nombre très important de fermetures de théâtres lyriques en France depuis 20 ans.

Je dois cependant rendre hommage à certaines troupes d’amateurs passionnés qui, pour proposer des spectacles de qualité au public, engagent des solistes professionnels. Ces gens sont bénévoles et passent des heures sans compter à confectionner décors et costumes pour pouvoir monter une Opérette ou un Opéra à moindre coût et ainsi offrir un spectacle de qualité à un public local qui n’a pas l’accès aux grands centres.

Après avoir été, avec mon épouse Nicole Kuster, à l’initiative de la création de Lyric’Armor, nous en avons confié les rênes administratives à un groupe d’amis qui gèrent la compagnie car la législation ne nous permet plus de créer notre emploi. Je suis donc, comme d’autres artistes, engagé par la compagnie comme chanteur et comme metteur en scène et j’y trouve un grand plaisir.


4°) Vous proposez cet été au public rupificaldien, dans le cadre de La Rochefoucauld donne le la et sur une proposition du Festival Au Gré des Arts, un spectacle musical original autour de Jacques Offenbach : "Le Baron de Gondremarck chez... la Duchesse de La Rochefoucauld". Vous avez déjà rencontré un beau succès avec ce spectacle, il plaît beaucoup au public, et ce parce que vous abordez l’opérette d’une manière particulière. Pouvez-vous nous décrire la dynamique dans laquelle vous vous inscrivez qui rend votre proposition si accessible ?
A vrai dire, c’est assez simple, nous avons autant de respect pour le public en Région que pour le public de l’Opéra de Paris ou toute autre maison d’Opéra. Je pense que le public y est sensible et, en ma qualité de metteur en scène et de chanteur, je ne fais aucune différence entre un public dit "rural" qui est d’ailleurs bien souvent plus accueillant et chaleureux que le public "urbain" des grands centres.

J’aime cette proximité avec le public et le bonheur, quelquefois, de partager un moment de convivialité avec celui-ci autour d’un cocktail ou d’un diner. C’est un plus sur un plan humain que les grandes scènes ne nous offrent que très rarement et c’est souvent surfait.


Il n’y a vraiment qu’en France...


5°) Permettre aux différents publics de porter un nouveau regard sur l’opérette, et sur l’art lyrique en général, cela vous paraît important aujourd’hui ? L’état d’esprit des productions lyriques actuelles vous semble-t-il adapté à l’avenir de cet art et à celui de ses serviteurs ?
Comme je le disais précédemment, la proximité du public en région est exceptionnelle et nous voyons à chaque représentation que le public de la belle Opérette est présent partout. Malheureusement, les tutelles d’état jugent et décident que ce type de spectacle est "ringard" et il n’est plus guère représenté dans les théâtres officiels. C’est tout simplement scandaleux car il y a un public extrêmement nombreux pour cet art et ce public est délaissé et frustré. J’en profite d’ailleurs pour remercier chaleureusement "Au Gré des Arts"qui est à l’initiative de ce projet et, bien sûr, la municipalité de La Rochefoucauld qui a accepté de nous recevoir dans le cadre son Festival "La Rochefoucauld donne le La", Festival qui n’est pas habitué à ce genre de musique.

Mais je suis confiant et convaincu que le public du festival saura la remercier par son plébiscite. Il est important de ne faire aucune différence d’exigence de qualité entre l’Opéra et l’Opérette. Je chante les deux avec le même bonheur. Il faut dire que l’Opérette est le spectacle vivant le plus complet qui puisse être. En effet, il faut savoir chanter (à mon sens aussi bien qu’à l’Opéra), jouer la comédie et danser. Nos amis outre Rhin ne s’y trompe pas, les mêmes chanteurs défendent avec brio et passion l’Opéra et la grande Opérette viennoise et tout le monde trouve cela normal.


6°) Etre artiste lyrique aujourd’hui, même avec de l’expèrience, défendre un répertoire, à l’heure où les productions musicales à la chaîne prennent de plus en plus de place dans le paysage musical européen, cela vous semble-t-il encore tenable ?
C’est vrai que de temps en temps, nous avons l’impression de faire partie des derniers dinosaures mais le public nous accueille avec un tel enthousiasme que l’on se dit que la bataille contre la médiocrité n’est pas perdue et que cela vaut le coup d’aller de l’avant dans ce domaine. Il est évident que la plupart des créations dites "comédies musicales" sont d’une médiocrité parfaitement indigeste, formatées sur "3 notes" et on voudrait nous faire croire que c’est de la musique… !

Tout le monde (loin de là) n’a pas le talent de Claude Michel Schonberg qui a composé ce pur chef-d’oeuvre que sont Les Misérables et qui tient l’affiche dans le monde depuis plus de 25 ans. Il n’y a vraiment qu’en France, patrie de Victor Hugo, que son oeuvre mise en musique, n’a pas tenu plus de 6 mois…..Cherchez l’erreur ! L’Opéra de Vladimir Cosma, César et Fanny est un ouvrage magnifique mais qui n’est pas soutenu par les tutelles d’état… Là aussi, cherchez l’erreur !


Il serait grand temps de faire la part des choses et de s’apercevoir que [certaines] musiques ne sont pas représentatives d’un très large public.


7°) Je crois que c’est la première fois que vous venez à la rencontre du public charentais. Pratiquez-vous régulièrement des tournées en province ? Qu’est-ce qui vous y entendez, qu’est-ce que vous y voyez se développer sur le plan artistique et culturel ? Une véritable décentralisation vous semble-elle gagner du terrain sur ce plan ? La ville de Paris tend-elle, selon vous, à occuper un peu moins de place ?
Je ne sais pas si Paris occupe moins de place, d’ailleurs certainement pas au niveau des décisions pour les grandes scènes mais en effet, depuis une dizaine d’années, se multiplient les initiatives en région et c’est une excellente chose. Vous en êtes d’ailleurs la preuve au sein de votre propre structure avec cette initiative magnifique de vouloir lancer un nouveau festival autour la musique classique défendue par des professionnels de qualité. Lyric’Armor est également dans cette ligne de conduite d’apporter en Région des spectacles et concerts de qualité à un public, je le répète, délaissé et frustré.

J’espère que toutes ces initiatives verront petit à petit les portes s’ouvrir et que notre art sera défendu par les personnes en charges des décisions culturelles en Région. Je n’ai rien contre la création contemporaine et la musique baroque mais il serait grand temps de faire la part des choses et de s’apercevoir que ces musiques ne sont pas représentatives d’un très large public et qu’il serait équitable de penser à une programmation un peu moins élitiste.

Nous vivons une époque difficile et je pense que nous devons revenir aux sources de la musique qui est de donner du bonheur et de divertir un maximum de personnes. Il ne faut pas oublier que l’Opéra est à l’origine un spectacle populaire qui a été écarté de la population des régions par le coût des productions. Nous ne devons pas oublier non plus, qu’un peuple sans culture est un peuple qui se meurt et la majorité des créations aujourd’hui tendent à un abêtissement général qui est grave pour les générations futures.


9°) Qu’est-ce que vous auriez envie de dire aux jeunes chanteurs, et aux jeunes artistes en général, qui sont sur le point de faire leur entrée sur le terrain professionnel ?
Bon courage et battez-vous pour faire en sorte que notre Art ne meurt pas. Il y a un paradoxe énorme à tout cela. C’est qu’il n’y a jamais eu autant de centres de formation pour chanteurs lyriques qu’aujourd’hui et que la moitié des théâtres lyriques de France a fermé ses portes depuis 1989. De plus, le nombre de représentations de chaque ouvrage est de plus en plus restreint.

J’espère que les décideurs ouvriront assez tôt les yeux pour que tous ces jeunes en quête de bonheur musical dans le domaine classique ne se retrouvent pas à grossir les rangs de Pôle-Emploi ou derrière une caisse de supermarché ! Aujourd’hui, un jeune chanteur français talentueux a plus de chance de faire carrière à l’étranger que dans son propre pays… C’est tout simplement une honte et cela est très grave pour l’avenir culturel des générations futures.


10°) Un dernier mot ?
VIVE L’OPERA !… VIVE L’OPERETTE !… VIVE LA MUSIQUE !... Et rendez-vous le 7 juillet à la table de Jacques Offenbach, le Père de l’Opérette.


Propos recueillis par Renaud Tallon. Mai 2012.
Retrouvez toute l’actualité de l’ensemble LYRIC’ARMOR sur son site internet : http://www.lyric-armor.com/

L’art lyrique n’existe que par et pour l’émotion (Annie PARADIS)