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Entretien n°2

Entretien n°2

Compagnie Les Mille Chandelles

Baptiste BELLEUDY

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Comédien, metteur en scène, dessinateur, scénographe, accessoiriste, il est animé depuis toujours par l’envie de jouer et de mettre en scène. Suite à des études en classes préparatoires et une formation universitaire, il intègre le Cours d’Art Dramatique de Jean-Laurent Cochet où il travaille les auteurs classiques et modernes et rencontre ses futurs camarades de jeux.

Après son rôle aux côtés de Jean-Laurent Cochet dans Les Femmes Savantes de Molière, mis en scène par Arnaud Denis, au Théâtre 14, au Théâtre de Paris durant deux saisons et en tournée, en France et à l’étranger, il mène le projet de l’Impromptu de sa présentation au Vingtième Théâtre en novembre 2009 jusqu’à Vaux le Vicomte en septembre 2011, en passant par Paris, les Yvelines et Chantilly.

Accompagné d’une troupe de près d’une vingtaine de comédiens, il proposera au public charentais la dernière création de sa compagnie : Roméo & Juliette, de Shakespeare, sur une traduction méconnue de Jean Sarment.


« Voilà, je vais vous raconter ça, suivez-moi… »


1°) Quelles sont les origines des Mille Chandelles ?
Au cours d’Art Dramatique de Jean-Laurent Cochet, nous étions une vingtaine d’élèves particulièrement passionnés ; il y avait une vraie émulation, une dynamique de travail particulière. Nous aimions travailler ensemble, et souhaitions continuer ce travail commun en sortant du cours, en plongeant dans la vie active ! J’ai un peu centralisé les envies et créé la Compagnie des Mille Chandelles à partir de cette volonté commune.


2°) Dans quel esprit avez-vous créé cette troupe ?
Dans un esprit de créativité et de recherche : pour travailler les uns avec les autres et pour que nos personnalités se complètent et s’enrichissent autour de projets excitants. Grâce à Jean-Laurent Cochet, nous avons acquis des bases techniques et légitimé, en quelque sorte, notre envie de nous nourrir de ces textes classiques si riches, si denses. Par ailleurs, à côté de cette volonté de connecter ces textes à notre propre ressenti, de les porter à la scène de la manière la plus simple possible, il y a le désir un peu anarchique, très enfantin, d’essayer toutes les ressources de la scène. Nous sommes nombreux, et ce mélange des énergies, paradoxalement, met en valeur la richesse des personnalités individuelles ; j’encourage tous les talents pour la création d’un spectacle, c’est le côté cirque des Mille Chandelles. Ces deux facettes, classique et bohème, ne sont pas incompatibles, au contraire : avec cet esprit de tréteaux, nous cherchons à provoquer chez le spectateur les émotions les plus variées, sans le priver du plaisir de la découverte.


...on évite la facilité qui consisterait à employer un vocabulaire radicalement contemporain.


3°) Quel a été votre premier projet ?
Notre premier projet a été la folle aventure du spectacle De Cape et de Crocs – l’Impromptu, une pièce en un acte et en alexandrins écrite par Alain Ayroles, un auteur de BD génial qui ochestrait la rencontre des deux héros de sa série à succès, dessinée par Jean-Lauc Masbou et publiée aux éditions Delcourt. Série qui vient d’ailleurs de s’achever puisque le dernier tome vient de sortir.

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L’Impromptu, donc, que nous avons préparé pendant presque deux ans, nous a permis de nous accorder les uns aux autres – 23 comédiens tout de même !et de mettre en œuvre cet esprit de cirque dont je parlais plus haut, avec les décors, les costumes, des marionnettes d’animaux grandeur nature… Après l’avoir joué à Paris, dans les Yvelines et au Théâtre de la Faisanderie à Chantilly, nous avons concocté une version spéciale pour dix représentations exceptionnelles au Château de Vaux le Vicomte. C’était la folie : des chevaux, des moutons, des décors imposants des explosions et au total une équipe de quarante personnes sur place… Une aventure éprouvante mais des souvenirs extraordinaires !


4°) Venons-en à Roméo & Juliette. D’abord j’ai cru comprendre que vous alliez proposer une traduction singulière du texte de Shakespeare que l’on n’a pas vraiment coutume d’entendre sur les scènes de théâtre françaises aujourd’hui ? Il s’agit visiblement d’un traducteur français ignoré du grand public ? Pourquoi ce choix ?
Ignoré aujourd’hui, mais Jean Sarment a été, dans les années 1930, le traducteur le plus en vue de Shakespeare sur les scènes parisiennes – en plus d’être lui-même un écrivain de grand talent, et également comédien. C’est d’ailleurs le fait qu’il a joué souvent du Shakespeare – il a joué Mercutio, Iago à l’Odéon – qui donne cette saveur, cette limpidité qu’on ne retrouve pas chez d’autres traducteurs plus contemporains mais paradoxalement plus littéraires, plus académiques.

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J’ai découvert cette traduction lorsque j’étais au Cours Cochet, et j’ai été frappé par la force du lyrisme qui s’en détachait, et qui rendait bien mieux qu’une transcription mot à mot. Un peu comme la traduction anglaise de Cyrano par Anthony Burgess. Et en même temps, cela reste un texte classique, on évite la facilité qui consisterait à employer un vocabulaire radicalement contemporain. Par ailleurs, toujours dans un esprit de fidélité à l’esprit de l’œuvre originale, nous avons retraduit et parfois même réintroduits les quelques passages de joutes verbales entre les personnages – un dixième du total, je dirais. À l’époque de Sarment, on préférait couper ou survoler plutôt que de tenter de traduire les jeux de mots tarabiscotés et les sous-entendus grivois propre à l’écriture shakespearienne. Nous, nous avons trouvé des équivalents, sans pour autant tomber dans l’anachronisme. Après tout, c’est le mélange des genres qui fait la force de ce théâtre et son attrait irrésistible sur les publics.


5°) Comment une jeune équipe telle que la vôtre a-t-elle "osé" monter Shakespeare (qui plus est à 18) ? Est-ce un choix collectif ? Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce un défi pour vous, un passage obligé ou une simple étape de votre parcours théâtral ?
Non, ce n’est pas un passage obligé, c’est ce qui nous passionne et nous exalte ! En fait, l’idée est venue il y a trois ans, au Cours Cochet, au moment des auditions de fin d’année : nous préparions la scène du balcon avec Anne-Solenne (Hatte) dans la traduction de Sarment, et on s’était dit : ce serait génial de jouer l’œuvre en entier. C’est resté dans un coin de ma tête, d’autant que c’est une pièce que j’adore, et puis une fois que la Compagnie a été créée, et que le projet de l’Impromptu se trouvait bien sur les rails, je me suis dit que c’était le moment !

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La petite structure que nous avions formée et notre dynamique de travail étaient capables de servir l’inconscience de notre jeunesse. On ne s’est pas vraiment posé la question « Oh, mon Dieu, c’est du Shakespeare » ; j’ai essayé de pousser tout le monde à croquer dans le morceau à pleines dents, à foncer tête baissée dans le travail. Sans oublier de s’amuser, d’imaginer, de vivre pleinement, de respirer à la hauteur de cette écriture si riche, si dense. On a fait une première lecture en décembre 2010, et un montage promotionnel de scènes en avril 2011 ; et puis les Bernardins nous ont permis d’organiser une représentation promotionnelle, et pendant quatre mois, de fin octobre au 23 février, nous avons répété comme des fous, méthodiquement, avec les hauts et les bas que peut comporter un projet qui réunit 18 personnes, leurs emplois du temps, leurs doutes, leurs envies… Au final, je suis heureux et fier de la contribution de chacun au résultat obtenu. Et ce n’est qu’un début, j’espère que ce spectacle va vivre et évoluer. Et puis Roméo est un rôle tellement riche… On s’est en plus rajouté un défi de taille : interpréter la musique en direct avec du chant choral ; grâce à Rémy Hermitant, un chef de chœur génial qui nous a fait travailler, on rend l’émotion plus palpable grâce au chant : c’est simple, direct, en accord avec l’esprit « élisabéthain » que nous voulions donner à la pièce, et en outre ça a soudé encore plus l’équipe !


Non, le discours poétique ne tend pas à disparaître.


6°) Comment travaillez-vous le texte de Shakespeare ? Les textes dits "classiques" en général ? Que pensez- vous de la manière dont les metteurs en scène aujourd’hui, en Europe particulièrement, se réapproprient Corneille, Musset etc...
Pour travailler le texte de Shakespeare, déjà, je garde toujours un œil sur la version originale. C’est tellement foisonnant ! Ce qu’il y a d’important, ce ne sont pas tant les mots mais la pensée si riche qui bouillonne derrière, et la preuve est que même dans une autre langue l’univers de Shakespeare, les enjeux qu’il soulève nous fascinent toujours autant.

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L’objectif est donc d’incarner au mieux cette pensée. Il faut avoir de l’appétit ! L’essentiel, je pense, pour les textes classiques comme pour les autres, c’est de se demander d’où viennent les personnages, ce qu’ils ont fait avant d’entrer en scène, où ils vont. Les incarner, y insuffler de la vie ! Quelle est la situation et pourquoi, à ce moment-là, ils ne peuvent plus se taire et sont amenés à prendre la parole. Voilà, je n’ai pas trop de conseils à donner, il faudrait demander à de grands professeurs, ou à des comédiens d’expérience, mais à mon humble niveau l’enjeu principal est là dans les textes classiques : montrer à quel point ces émotions, ces situations sont humaines, réelles, profondément connectées à ce que nous sommes. Donc plutôt que de mettre des idées, des concepts entre le texte et le spectateur, il faut lui en porter le sens avec simplicité : « Voilà, je vais vous raconter ça, suivez-moi… ». Je n’ai pas de vue panoramique ou de culture suffisante pour prétendre émettre un jugement sur tous les metteurs en scène européens ; d’un simple point de vue de spectateur, je remarque juste qu’il est de plus en plus rare d’être frappé par la pertinence d’un texte dit « classique », par sa force. Pour des raisons esthétiques, politiques, économiques, j’ai l’impression que les approches sincères et audacieuses de ces textes-là se raréfient, c’est un peu dommage. À toutes les époques, pourtant, ces œuvres ont quelque chose à nous dire. Et comme ce sont des textes exigeants, c’est rendre service aux spectateurs de monter ces classiques. Ce qui n’empêche pas de surprendre le public…


7°) Donner cette pièce en province, et en l’occurence, ici, en Charente, en milieu rural, offrir ce projet pharaonique à un public qui n’aurait pu le découvrir autrement qu’en montant à Paris, c’est important pour vous ?
« Pharaonique », vous exagérez ; quoique, une troupe dix-huit comédiens, ça devient rare de nos jours, hélas. C’est d’autant plus courageux de la part du festival Au Gré des Arts de nous accueillir ! En revanche je ne suis pas tellement d’accord avec votre question, si vous me le permettez ; oui, c’est important pour moi que le maximum de gens, toutes régions confondues, voie des pièces de Shakespeare, et de surcroît montées avec des troupes nombreuses, mais cela n’est pas l’apanage de Paris, c’est presque le contraire : s’il y a un grand choix en apparence, la réalité économique est que ces œuvres majeures du répertoire théâtral mondial disparaissent des scènes parisiennes, au profit de pièces plus commerciales, aux enjeux moindres. Ce sont parfois des initiatives régionales qui redonnent de l’éclat à ce théâtre-là, comme le TNP de Villeurbanne qui monte Coriolan, Ruy Blas… Et encore une fois c’est une belle initiative que de nous accueillir à la Rochefoucault, donc oui, les initiatives régionales sont essentielles, c’est parfois de là que vient la nouveauté, la diversité…


Soyez sûr que si vous ne faites pas ce métier, vous en mourrez.


8°) L’heure n’est pas vraiment aux poètes dans nos sociétés modernes, il faut en convenir. Pensez-vous que le discours poétique tend à disparaître ou, au contraire, que nous sommes à l’aune d’une nouvelle dynamique en la matière ? Vous sentez-vous investit d’une mission en tant que comédien et metteur en scène ?
Une mission, ce serait beaucoup dire… Non, le discours poétique ne tend pas à disparaître, même si nous sommes davantage, dans le théâtre français, dans un âge des metteurs en scène et des vedettes que dans un âge des auteurs ; d’autant que je puisse en juger, le théâtre est un peu arrivé, en France, dans une impasse, avec en plus le problème de l’intermittence, la querelle des Molières…

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Ma génération est un peu perdue, on nous dit de choisir un camp, un registre, un style. Le système est complètement bloqué, le point positif c’est qu’il faut bien qu’il évolue ! C’est d’autant plus rageant, ces problèmes internes, que les spectateurs s’en moquent et qu’ils risquent de finir par déserter les théâtres tout à fait ! Et à côté, en Angleterre par exemple, le théâtre n’a jamais été aussi innovant, dynamique... Quand on a mon âge, on a donc parfois l’impression d’être un pauvre Don Quichotte face à des moulins énormes. C’est évidemment plus facile de baisser sa lance, de descendre de cheval et d’accepter d’être moulu par le système… Mais le travail de troupe, l’exigence que cela demande, la confrontation avec des textes riches et exaltants, tout cela est trop gratifiant et trop fantastique pour qu’on puisse s’en passer.


9°) Qu’est-ce que vous auriez envie de dire aux jeunes comédiens, et aux jeunes artistes en général, qui sont sur le point d’entrer sur le terrain professionnel ?
Attendez, c’est une question qu’on pose à Ariane Mnouchkine, à des modèles, des sages, pas à des jeunes comme moi qui sont justement à peine entrés sur le terrain professionnel ! Donc à mes camarades qui veulent se lancer dans ce métier, je ne peux dire que ce que je retiens de ma propre expérience : soyez sûr que si vous ne faites pas ce métier, vous en mourrez ; travaillez comme des fous pendant votre formation, et encore plus après, soyez curieux de tout, travaillez toutes les disciplines qui vous plaisent – il faut être multi-tâches, comme les anglais ! Et regroupez-vous autour de projets qui vous passionnent, le salut du théâtre viendra des jeunes troupes, et par leur travail, du bonheur qu’elles apporteront aux spectateurs.


10°) Un dernier mot ?
Venez nombreux le 6 juillet, et vive le théâtre !


Propos recueillis par Renaud Tallon. Mai 2012.
Retrouvez toute l’actualité de la Cie. Mille Chandelles sur son site internet : http://www.lesmillechandelles.com/.

Les deux plus grands auteurs dramatiques du monde, Shakespeare et Molière, ont été comédiens tous les deux. (Sacha GUITRY)